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5 min de lecture par Camille Laurent

Télépsychologie et AI Act : le piège de l'enregistrement de séance

Depuis 2026, les plateformes de visioconsultation intègrent discrètement des modules d'intelligence artificielle activés par défaut : transcription automatique, analyse vocale, « insights émotionnels ». Pour un psychologue libéral, chaque séance en visio peut donc être enregistrée, analysée — voire émotionnellement scorée — sans que vous ni votre patient n'ayez jamais consenti. Selon assistantpsy.fr, laisser une case cochée par défaut suffit à vous rendre juridiquement déployeur d'un système d'IA régi par l'AI Act, en plus du RGPD. Dans cet article, vous comprendrez comment distinguer transcription simple et inférence émotionnelle, pourquoi un module IA silencieux constitue une effraction du cadre thérapeutique au sens de Winnicott, et comment auditer votre plateforme en cinq étapes concrètes pour reprendre la souveraineté sur votre cabinet virtuel.

Une case cochée par défaut n'est pas un consentement — ni le vôtre, ni celui de votre patient. Le cadre, en visio comme en cabinet, reste ce que vous décidez qu'il soit.

Le tiers invisible dans votre cabinet virtuel

Imaginez une consœur — appelons-la Claire. Elle fait de la visio depuis dix-huit mois, sa plateforme tourne sans accroc, ses patients apprécient la souplesse.

Un matin de 2026, une petite bannière apparaît : « Nouveau : résumé IA automatique de vos séances ». La case est déjà cochée.

Claire ne l'a pas vue. Pendant trois semaines, chaque séance a été transcrite, analysée, résumée par un système qu'elle n'a jamais choisi. C'est précisément là que la télépsychologie et l'AI Act se percutent.

Ce scénario n'a rien d'exotique. Les plateformes de visioconsultation — souvent les mêmes que votre agenda — ajoutent discrètement des modules d'intelligence artificielle, activés par défaut.

Pourquoi la télépsychologie cumule les cadres juridiques

En présentiel, le secret professionnel se joue dans une pièce close. En visio, il transite par des serveurs, des sous-traitants, parfois des modèles d'IA tiers.

Le soin à distance superpose donc deux régimes : le RGPD (données de santé, catégorie sensible) et l'AI Act (règles sur les systèmes d'IA). Les deux se cumulent, ils ne se remplacent pas.

Cette superposition est d'autant plus piégeuse que le soin psychique repose sur la confidentialité absolue. Un dispositif qui enregistre, transcrit ou interprète la séance touche au cœur même de l'alliance.

J'ai déjà exploré ailleurs comment les fuites de données en cabinet menacent le secret professionnel. La visio en ajoute une couche invisible.

Transcription ou reconnaissance des émotions : la ligne rouge

Ici, une nuance capitale. Toute fonction « IA » n'est pas interdite — il faut distinguer finement.

Le Règlement (UE) 2024/1689 définit un système de reconnaissance des émotions comme un système qui identifie ou déduit les émotions ou intentions d'une personne à partir de données biométriques (voix, visage).

Concrètement, trois niveaux coexistent :

  • La transcription d'une séance relève surtout du RGPD, du secret professionnel et du consentement — risque modéré, à encadrer.
  • La détection d'expressions immédiatement observables n'est pas forcément une reconnaissance des émotions, sauf si elle sert à déduire un état interne.
  • L'inférence émotionnelle via analyse vocale ou faciale (scoring d'engagement, « insights émotionnels ») déclenche le régime spécifique de l'AI Act.

Attention au point souvent mal compris. L'article 5 interdit l'inférence des émotions sur le lieu de travail et à l'école, mais prévoit une exception médicale.

Une séance de psychologie n'est donc pas automatiquement dans le cas d'interdiction. Mais l'analyse de Cambridge sur les pratiques d'IA interdites dans les soins le rappelle : cette exception n'est pas un blanc-seing.

Elle ne supprime ni les obligations du RGPD, ni l'exigence de transparence. L'article 50 impose au déployeur d'informer les personnes exposées au système.

Et qui est le déployeur ? Vous. En laissant un module actif, vous devenez responsable d'un système d'IA que vous n'avez jamais conçu.

Ne vous fiez pas au nom commercial. Un bouton « engagement », « sentiment analysis » ou « analyse de la relation thérapeutique » peut relever de l'inférence émotionnelle s'il tire des conclusions sur l'état interne du patient à partir de sa biométrie.

Détour clinique : le cadre, ou ce qui protège le transfert

Vous connaissez cette notion mieux que personne. Le cadre — le setting — n'est pas un détail logistique, c'est un acte clinique.

Winnicott parlait du cadre comme d'un holding, un environnement suffisamment fiable pour que le patient dépose ce qu'il ne peut déposer ailleurs. Le cadre analytique garantit la neutralité, la confidentialité, la constance.

Que se passe-t-il si un tiers entre dans la pièce sans être annoncé ? La porte entrouverte sur la salle d'attente, le bruit d'un collègue derrière la cloison : le cadre se rompt, le transfert vacille.

Un module IA silencieux, coché par défaut, c'est exactement cela. Un tiers algorithmique présent dans l'espace thérapeutique, sans annonce, sans consentement.

Le patient croit parler à vous, en confiance. Un système écoute, transcrit, parfois scanne ses micro-expressions pour en déduire son état émotionnel.

C'est une effraction du cadre aussi grave qu'une présence humaine non déclarée. Et comme toute effraction du cadre, elle abîme ce que le cadre protège : la relation, la parole libre, le transfert.

Auditer sa plateforme, ce n'est donc pas une corvée technique. C'est protéger le cadre — un geste clinique autant que juridique.

Checklist : auditer sa plateforme de visio

Le guide des AI scribes de l'American Psychological Association, publié en décembre 2025, offre une base très opérationnelle. Voici comment l'adapter.

1. Repérer les mentions IA

  • Ouvrez les paramètres de votre compte et de chaque salle de visio.
  • Cherchez les termes : transcription, résumé, insights, engagement, sentiment, émotions, analyse vocale.
  • Vérifiez ce qui est coché par défaut — c'est là que se cache le piège.

2. Qualifier la fonction

  • Transcription seule ? Régime RGPD + consentement.
  • Déduction d'un état émotionnel via voix ou visage ? Régime AI Act, transparence renforcée.

3. Interroger le stockage

  • L'audio est-il conservé, même temporairement ?
  • Où, combien de temps, pouvez-vous le supprimer ?
  • Les données servent-elles à entraîner le modèle ? Des sous-traitants interviennent-ils ?

4. Désactiver et documenter

  • Désactivez tout module non nécessaire au soin.
  • Demandez au fournisseur un accord contractuel de traitement des données.
  • Notez votre décision dans un registre simple.

5. Informer et recueillir le consentement

  • L'outil doit être optionnel, et le patient peut refuser ou retirer son accord.
  • Formulation possible : « Pour faciliter mes comptes-rendus, j'utilise un outil de transcription. L'audio n'est pas conservé au-delà de la rédaction de ma note. Vous pouvez refuser sans conséquence sur votre suivi. »
  • Et rappelez-vous : vous restez responsable de l'exactitude de toute note produite par l'IA.

C'est le genre d'audit qu'on déroule pas à pas dans la formation, avec les grilles de lecture adaptées au cabinet français.

Pour aller plus loin sur la qualification juridique des outils, voir mon article sur la classification AI Act des logiciels de compte-rendu.

Reprendre la main sur le cadre virtuel

La télépsychologie à l'ère de l'AI Act ne demande pas de devenir juriste. Elle demande de redevenir souverain·e sur son propre cadre.

Une case cochée par défaut n'est pas un consentement — ni le vôtre, ni celui de votre patient. Désactiver, interroger, informer : trois gestes qui rendent au cadre sa fonction protectrice.

Parce que le cadre, en cabinet comme en visio, reste ce que vous décidez qu'il soit. Et cette décision-là, personne — surtout pas une plateforme — ne devrait la prendre à votre place, comme le rappelle l'esprit de souveraineté numérique porté par assistantpsy.fr.

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