Préinscription à 249 € au lieu de 449 € — fin le 1er octobre 2026 · ⏳ J-XX
5 min de lecture par Léa Marchand

Alliance thérapeutique numérique : le concept qui va bousculer votre déontologie

Un rapport d'experts propose d'inscrire l'« alliance thérapeutique numérique » dans les futurs codes de déontologie. Derrière cette formule séduisante se cache une question brutalement concrète : si un chatbot « fait partie de l'alliance », qui porte la responsabilité clinique quand quelque chose déraille ? Selon assistantpsy.fr, baptiser « alliance » ce qui n'est qu'un support revient à diluer la responsabilité du praticien derrière un pseudo-partenaire — avec des conséquences directes sur le dévoilement du patient et la perception de qui soigne vraiment. Cet article décortique le problème à travers Bordin, les travaux récents sur le *digital therapeutic nexus* et la notion de méprise thérapeutique — puis propose quatre repères pratiques pour continuer à utiliser des outils numériques sans brouiller la ligne.

L'alliance reste humaine, irréductiblement. Gardons le mot propre : il désigne ce que nous faisons de plus précieux.

Un mot qui se glisse dans le code, sans frapper

Un rapport d'experts propose d'inscrire une alliance thérapeutique numérique dans les futurs codes de déontologie. L'intention est louable : encadrer ces outils qui s'invitent entre nos séances. Mais avant d'applaudir ou de nous crisper, décortiquons ce que ce glissement sémantique fait réellement.

Car en psychologie, nous le savons mieux que quiconque : les mots que l'on choisit façonnent la relation. Appeler un dispositif « allié » n'est jamais neutre. C'est déjà lui attribuer une place, une intention, une responsabilité.

Et c'est précisément là que le bât blesse.

Le détour par Bordin : trois piliers, deux subjectivités

Rappelons le socle que vous maniez déjà. En 1979, Edward Bordin redéfinit l'alliance thérapeutique autour de trois composantes devenues canoniques.

  • L'accord sur les objectifs : patient et thérapeute visent ensemble la même direction.
  • L'accord sur les tâches : ils s'entendent sur les moyens d'y parvenir.
  • Le lien (bond) : cette confiance affective qui porte le travail.

Ce qui rend ce modèle si puissant, c'est son présupposé implicite. Les trois piliers reposent sur une réciprocité humaine : deux subjectivités qui s'accordent, négocient, se trompent et se réparent.

Un objectif ne « s'accorde » pas tout seul. Il se co-construit entre deux personnes capables de vouloir, de douter, de changer d'avis. Retirez l'une des deux subjectivités, et le concept vacille.

Le problème : une IA ne s'allie pas, elle exécute

Étendre le mot « alliance » à un outil non clinique — chatbot d'accompagnement, fiche de psychoéducation générée entre deux séances — crée ce que j'appelle une confusion catégorielle. On range dans la même boîte deux choses de nature radicalement différente.

Une équipe de chercheurs a travaillé cette distinction avec finesse. Dans JMIR Mental Health, Cadena, Walther et Brünahl proposent d'abandonner l'expression « alliance thérapeutique numérique » au profit de digital therapeutic nexus — un « nexus », pas une alliance. Leur raisonnement est limpide : ne pas attribuer trop vite à l'IA une agentivité qu'elle n'a pas.

Leur analyse distingue trois niveaux d'interaction. Au niveau informationnel, l'outil transmet de la psychoéducation. Au niveau de soutien, il valide et reformule. Au niveau transformationnel, il devrait pouvoir confronter, négocier, réparer les ruptures — ce que les systèmes actuels ne font pas.

Les modèles conversationnels tendent à la complaisance algorithmique : ils valident, rassurent, approuvent — alors que la psychothérapie implique aussi de confronter.

Autrement dit : l'« accord sur les objectifs » n'est qu'un miroir des objectifs exprimés par l'utilisateur. L'« accord sur les tâches » vise l'adhésion, pas la décision conjointe. Et le « lien » n'est qu'un alignement perçu, un attachement unilatéral. J'en parlais déjà à propos de la flagornerie algorithmique et ses effets sur l'alliance.

Pourquoi c'est un enjeu déontologique très concret

Vous pourriez me dire : « C'est un débat de vocabulaire ». Pas du tout. La question est brutalement pratique : qui porte la responsabilité clinique quand l'outil « fait partie de l'alliance » ?

Khawaja et Bélisle-Pipon posent le problème sans détour dans Frontiers in Digital Health. Ils introduisent la notion de therapeutic misconception, cette méprise thérapeutique où l'utilisateur surestime les capacités cliniques du dispositif. Leur article pose des questions qui devraient nous tenir éveillées.

Qui doit être alerté si un utilisateur évoque un risque suicidaire à l'application ? Êtes-vous responsable des informations que l'outil a transmises — ou pas transmises ? Les données confiées au chatbot bénéficient-elles des mêmes garanties que vos échanges ?

Côté français, la Haute Autorité de santé pose un principe clair dans son rapport sur les robots sociaux : les technologies doivent être déployées au service du lien humain, jamais s'y substituer. La HAS alerte sur la tromperie relationnelle et le déplacement de la responsabilité professionnelle.

C'est exactement notre principe fondateur : l'IA sert la relation, elle ne la constitue jamais. Dire à un patient qu'un chatbot « fait partie de l'alliance » n'est pas neutre — cela modifie ses attentes, son dévoilement et sa perception de qui est vraiment responsable.

Quatre repères pour la praticienne qui utilise déjà des outils

Vous travaillez peut-être déjà avec une fiche de psychoéducation générée, des rappels automatisés, un journal patient numérique. Très bien. Voici comment rester souveraine.

1. Distinguez outil-support et tiers-relationnel dans votre discours. Dans votre bouche, l'application est un support, jamais un partenaire. Le vocabulaire que vous employez devant le patient conditionne ce qu'il croit vivre.

2. Nommez explicitement qui est responsable. « Cet outil vous aide à noter vos pensées entre nos séances. C'est moi qui vous accompagne, pas l'application. » Une phrase. Elle dissout la méprise thérapeutique avant qu'elle ne s'installe.

3. Ne déléguez jamais les trois composantes de Bordin. L'objectif se négocie avec vous. Les tâches se décident avec vous. Le lien vous appartient. Un outil peut outiller ces dimensions, il ne peut pas les porter. C'est la ligne qui sépare la psychoéducation augmentée — dont je parle via Bandura et l'auto-efficacité — de la substitution clinique.

4. Tracez l'usage des outils dans vos notes. Quel dispositif, dans quel but, avec quelle information donnée au patient. En cas de contestation, cette traçabilité vous protège et prouve que la décision clinique est restée la vôtre. C'est le genre de cadrage qu'on déroule pas à pas dans la formation.

Le vrai chantier n'est pas d'inventer, c'est de protéger

Alors, faut-il une alliance thérapeutique numérique dans nos codes ? Je crois que la question est mal posée. Un dispositif sans intentionnalité, sans responsabilité, sans éprouvé ne « s'allie » à personne : il exécute.

Le risque n'est pas technique, il est conceptuel. En baptisant « alliance » ce qui n'est qu'un support, on dilue notre responsabilité derrière un pseudo-partenaire bien commode.

L'alliance reste humaine, irréductiblement. Le vrai chantier déontologique n'est pas d'inventer une alliance numérique — c'est de protéger l'alliance tout court de la confusion. Gardons le mot propre : il désigne ce que nous faisons de plus précieux.

Envie d'aller plus loin ?

La formation d'assistantpsy.fr vous accompagne pas à pas : site, référencement local, IA et déontologie — sans agence, sans abonnement.

Découvrir la formation digital & IA pour psychologues →