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10 min de lecture par La rédaction assistantpsy.fr

Patient, chatbot, crise : le psychologue face à l'objet transitionnel IA entre deux séances

« Cette nuit, j'ai parlé à ChatGPT pendant deux heures. » Cette phrase, de plus en plus de psychologues l'entendent en début de séance. Dans l'espace vide entre deux rendez-vous, à 3 h du matin, le chatbot s'invite là où l'aide humaine manque. Selon assistantpsy.fr, il n'est ni à bannir ni à valider : il se lit à la lumière de Winnicott, comme un objet transitionnel d'un genre nouveau, qui répond, acquiesce et ne frustre jamais. Cet article détaille ce que dit vraiment l'étude publiée dans JMIR AI (812 patients, 30 % d'usagers d'IA) et ses limites. Vous y trouverez une question d'anamnèse prête à l'emploi, une grille en 4 questions pour explorer la fonction de l'usage, un encadré à co-construire pour le plan de sécurité de Stanley et Brown, un message de répondeur type et trois lignes rouges déontologiques.

Le chatbot n'est pas le rival de la séance : s'il y a un pont à construire, il mène de la nuit vers votre cabinet. À vous de poser la question, puis d'écouter ce que l'objet raconte de l'absence.

Patient, chatbot, crise : ce que le psychologue entend désormais en séance

« Cette nuit, j'ai parlé à ChatGPT pendant deux heures. » La phrase tombe en début de séance, un peu gênée, presque comme un aveu. Patient, chatbot, crise : pour la psychologue libérale, ce trio mérite désormais toute son attention.

Vous connaissez la suite. Le cabinet était fermé, le téléphone sur messagerie, et l'angoisse montait. Votre patiente a ouvert une fenêtre de conversation, et quelque chose a répondu.

Selon une étude allemande relayée par Medinside le 25 octobre 2026, environ 30 % des patients d'une consultation de psychothérapie ont déjà utilisé une IA pour leurs difficultés psychiques. Une majorité de ces utilisateurs l'ont fait en situation de crise. Pas pour s'informer à tête reposée, mais à 3 h du matin, dans l'espace vide entre deux séances.

C'est cet espace qui nous intéresse ici. Que vient y faire le chatbot ? Et comment l'intégrer à votre cadre, notamment au plan de sécurité, sans le diaboliser ni le cautionner ?

Ce que dit l'étude, et ce qu'elle ne dit pas

L'étude originale, publiée dans JMIR AI, porte sur 812 adultes suivis dans une consultation universitaire de psychothérapie. Parmi eux, 245 personnes, soit 30,1 %, avaient déjà utilisé un chatbot généraliste pour des questions de santé mentale.

Le chiffre le plus parlant vient ensuite. Parmi les utilisateurs ayant répondu à la question, 61,4 % s'en étaient servis lors d'une crise personnelle. Et 67,7 % d'entre eux jugeaient l'expérience inutile, contre 32,2 % qui la trouvaient utile.

Relisez ce paradoxe : on s'y tourne en crise, et deux fois sur trois, ça n'aide pas. Pourtant, on y retourne. De quoi éveiller notre curiosité clinique bien plus que notre inquiétude.

Les usages décrits dépassent largement la recherche d'information :

  • s'apaiser ;
  • analyser une situation relationnelle ;
  • structurer ses pensées ;
  • gérer l'anxiété ou une attaque de panique ;
  • se sentir moins seul·e.

Les auteurs observent que le chatbot s'invite surtout entre les temps de soin, quand l'aide humaine n'est pas disponible. Il peut compléter le suivi, ou le remplacer quand la personne n'a personne à qui parler.

Quelques précautions avant de généraliser. Il s'agit d'un seul centre, en Allemagne, avec une cohorte ambulatoire. La « crise » était auto-déclarée, sans évaluation clinique standardisée.

Enfin, l'étude est transversale et observationnelle. Elle ne dit pas si les chatbots aggravent ou améliorent les troubles.

Le chatbot, objet transitionnel 2.0 ?

Winnicott décrit l'objet transitionnel en 1953 : le doudou, le coin de couverture, cette « première possession non-moi ». Il n'est ni tout à fait dedans, ni tout à fait dehors. Il habite l'espace potentiel entre l'enfant et la mère, et aide à supporter son absence.

Transposez à 3 h du matin. La thérapeute est absente, le patient est seul avec ce qui déborde. Le chatbot occupe l'interstice : il apaise, aide à mettre en mots, permet de « tenir » jusqu'au mardi suivant.

Sur ce plan, la ressemblance est réelle, et il serait malhonnête de la nier. Beaucoup de patients décrivent exactement cela : une présence qui contient, le temps que l'orage passe.

Un objet transitionnel qui répond

Mais le doudou ne parle pas. Tout son intérêt tient à ce que l'enfant y dépose : il crée l'objet, dans l'illusion de l'avoir trouvé. Le chatbot, lui, produit du contenu, reformule, oriente… et acquiesce.

Autre différence de taille : il ne frustre jamais. Or la mère « suffisamment bonne » de Winnicott est celle qui désillusionne progressivement. C'est l'écart, supporté, qui fait grandir.

Reste « L'utilisation de l'objet », texte de 1969. L'objet devient réel parce qu'il survit à la destruction fantasmatique, sans se venger ni disparaître. Le chatbot ne survit pas : il ne se laisse ni détruire ni retrouver, il valide.

Ce versant est développé dans notre article sur la flagornerie algorithmique et ses effets sur l'alliance thérapeutique. Un objet qui approuve tout peut renforcer la détresse au lieu de la contenir.

Pont ou raccourci ?

La question clinique rejoint alors « La capacité d'être seul » (1958). Le chatbot soutient-il cette capacité d'être seul en présence d'un autre intériorisé ? Ou s'y substitue-t-il, en maintenant une présence externe permanente ?

Winnicott notait déjà que l'objet transitionnel peut glisser vers le fétiche. L'un ouvre vers la symbolisation, l'autre la court-circuite, sur un mode plus addictif.

Où se situe l'usage de votre patient ? Vous seule pouvez le dire, au cas par cas, dans votre référentiel. Une chose est sûre : le chatbot fait-il pont vers la séance, ou permet-il d'en faire l'économie ?

Et une limite n'a rien de théorique. Le chatbot n'évalue pas le risque suicidaire et n'oriente pas de façon fiable. On y revient plus bas, preuves à l'appui.

Repérer sans juger : la question d'anamnèse à ajouter

Un patient évoque rarement de lui-même ses conversations nocturnes avec une IA. Il craint d'avoir « trompé » sa thérapeute, ou de passer pour quelqu'un d'étrange. Les auteurs de l'étude recommandent justement de poser la question explicitement.

La formulation compte autant que la question. Normaliser d'abord, nommer ensuite, sans hiérarchie entre les recours :

Quand ça va très mal entre nos séances, vers quoi ou vers qui vous tournez-vous ?
Il arrive que certaines personnes parlent à une IA, comme ChatGPT.
Est-ce que ça vous arrive ?

La posture fait le reste. Si votre visage se crispe au mot « ChatGPT », le patient retiendra la leçon et n'en reparlera plus. Accueillez la réponse comme vous accueilleriez « j'ai appelé ma sœur » : avec intérêt.

Une grille en 4 questions pour explorer la fonction de l'usage

L'enjeu n'est pas de savoir si le patient utilise un chatbot, mais à quoi ça lui sert. Ces quatre fonctions, issues des usages décrits dans l'étude, ne s'excluent pas.

1. APAISEMENT : « Après l'échange, comment vous sentiez-vous ? »
2. MISE EN MOTS : « Est-ce que ça vous a aidé·e à formuler ce que vous ressentiez ? »
3. ÉVITEMENT : « Y a-t-il des choses que vous dites à l'IA, et pas ici ni à vos proches ? »
4. REMPLACEMENT : « Lui avez-vous parlé à un moment où vous auriez pu appeler quelqu'un ? »

Quelques pistes de travail, à adapter à votre orientation :

  • Apaisement : identifier ce qui apaise vraiment (le rythme, la reformulation, la sensation de présence). Puis chercher d'autres supports à cette fonction.
  • Mise en mots : proposer au patient d'apporter ce qu'il a écrit cette nuit-là. Le matériau devient travaillable en séance.
  • Évitement : explorer ce qui rend la parole adressée à un humain si coûteuse. C'est souvent là que se loge le cœur du travail.
  • Remplacement : revisiter le réseau de soutien et les obstacles à l'appel. C'est le signal le plus important pour le plan de sécurité.

Gardez aussi en tête les autres vigilances signalées par les auteurs. Recherche compulsive de réassurance, usages qui renforcent certains symptômes, dépendance : autant de pistes à explorer.

Mettre à jour le plan de sécurité patient

Le plan de sécurité de Stanley et Brown vous est sans doute familier. Signes d'alerte, stratégies personnelles, contacts sociaux, proches, professionnels, sécurisation de l'environnement : une échelle de recours graduée.

La page dédiée aux cliniciens du 3114 le rappelle : c'est un outil dynamique, élaboré avec la personne et réévalué. Il vise à limiter l'escalade de la détresse et à organiser le recours aux ressources externes.

Où placer le chatbot ? Au mieux, dans les stratégies personnelles d'apaisement, si le patient l'utilise déjà et le trouve utile. Jamais plus haut dans l'échelle.

Pourquoi cette prudence ? Une revue publiée en juin 2026 dans Cambridge Prisms: Global Mental Health a synthétisé 11 études sur chatbots et risque suicidaire. Les chatbots s'en sortent parfois aux extrêmes, mais confondent régulièrement les niveaux de risque intermédiaires.

Sur 29 agents conversationnels commerciaux analysés, aucun n'atteignait un niveau adéquat de réponse à une crise suicidaire. Les auteurs pointent l'absence d'évaluation proactive, l'intention implicite mal repérée, l'orientation non systématique vers les urgences. Une réponse chaleureuse n'est pas une évaluation.

La revue distingue d'ailleurs ces outils généralistes des dispositifs conçus cliniquement, supervisés et intégrés aux services de crise. Ce ne sont pas ceux que vos patients ouvrent à 3 h du matin.

Voici un encadré à co-construire en séance, avec les mots du patient :

CE QUE L'IA PEUT / NE PEUT PAS FAIRE POUR MOI EN CAS DE CRISE

Elle peut, parfois :
- m'aider à poser des mots sur ce que je ressens
- m'occuper l'esprit quelques minutes
- m'aider à patienter avant l'étape suivante de mon plan

Elle ne peut pas :
- évaluer si je suis en danger
- remplacer une personne de confiance
- remplacer ma psychologue ou mon médecin
- appeler les secours à ma place

Si ça ne passe pas, j'appelle :
- [Prénom] : [numéro]
- 3114 : prévention du suicide, gratuit, 24h/24 et 7j/7
- 15 (SAMU) ou 112 : urgence vitale

Clarifier votre propre cadre de disponibilité

Beaucoup de patients atterrissent sur un chatbot par défaut, faute de savoir ce qu'ils peuvent attendre de vous. Votre cadre gagne à être explicite partout où l'on vous cherche hors séance.

Un message type pour le répondeur :

Bonjour, vous êtes bien sur la messagerie de [Prénom Nom], psychologue.
Je consulte mes messages [jours et horaires] et ne réponds pas en dehors de ces créneaux.
En cas de détresse ou d'idées suicidaires : 3114, gratuit, 24h/24 et 7j/7.
En cas d'urgence vitale : 15 ou 112.

Le même texte peut figurer dans votre messagerie sécurisée et sur la page contact de votre site. Il dit au patient : « en dehors de moi, il existe des humains formés, joignables maintenant ». Une page contact claire et conforme, c'est typiquement ce qu'on déroule pas à pas dans la formation d'assistantpsy.fr.

Les lignes rouges déontologiques

Trois limites, non négociables :

  1. Ne jamais recommander un chatbot précis comme outil de crise. Même si un patient vous vante « son » IA, ne l'inscrivez pas comme ressource cautionnée.
  2. Ne pas déléguer l'évaluation du risque. Elle relève de professionnels formés, rappelle le 3114. En cas de doute, vous pouvez vous-même appeler le 3114.
  3. Rappeler que l'IA n'est pas tenue au secret. Nous avons détaillé les confidences d'un patient à un chatbot en crise, que le psychologue ne peut protéger, avec trois questions pour en parler.

Le principe reste constant : la psychologue n'utilise pas l'IA dans le soin. Elle prend en compte l'usage qu'en fait son patient, comme elle prendrait en compte les forums ou l'amie appelée à minuit.

Rendre l'objet à sa fonction de pont

Winnicott n'a jamais conseillé d'arracher le doudou. L'objet transitionnel n'est ni oublié ni pleuré : il perd peu à peu son sens, « relégué dans les limbes », quand l'espace culturel prend le relais.

Le travail n'est donc pas de confisquer le chatbot. C'est d'aider le patient à ce qu'il redevienne transitionnel : un pont vers la séance, vers les proches, vers le 3114 si besoin.

Pour la semaine prochaine :

  • ajouter la question d'anamnèse à vos premiers entretiens ;
  • explorer la fonction de l'usage avec la grille en 4 questions ;
  • revoir les plans de sécurité en cours avec l'encadré IA ;
  • mettre à jour répondeur, messagerie et page contact.

Patient, chatbot, crise : le psychologue n'a pas à choisir entre panique et indifférence. Il lui suffit de poser la question, puis d'écouter ce que l'objet raconte de l'absence.

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